design research

quelques questions à

Nous avons eu la chance de rencontrer Raphael Urwiller qui, avec Mayumi Otero, se cache derrière le nom d’Icinori. Ce duo d’illustrateurs s’est imposé sur la scène artistique internationale ces dernières années avec des projets d’éditions, d’illustrations et de graphisme. Ils alternent entre commandes et travaux personnels, expositions et workshops. Pour nous, il reviennent sur la création d’un livre bien particulier. Imprimé en 4 couleurs sur une presse typographique, Countdown est un véritable objet de savoir-faire qui raconte ludiquement l’évolution de la civilisation humaine et du progrès.

Vous avez une identité visuelle assez forte qui se caractérise par l’usage d’une palette restreinte de couleurs très vives. Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez réfléchi cette charte graphique si particulière ?

Pour tout vous dire, ce n’était pas fait exprès. Tout ça remonte à la période durant laquelle nous étions étudiants, aux environs de 2008. À l’époque, Mayumi et moi travaillions essentiellement en noir et blanc. Maintenant, c’est devenu un peu évident de faire de l’impression et de l’édition, mais à l’époque tout le monde faisait des blogs web en noir et blanc. Nous compris. Mais ensuite, nous avons eu envie de nous démarquer avec un travail qui serait en marge de la mode graphique tout en lui faisant écho. Nous étions d’ailleurs très intéressés par les milieux underground. On a beaucoup regardé ce qui se faisait dans les années 80. Il y a eu beaucoup de petites éditions très punk, très vivantes, très puissantes. Et puis, en parallèle, nous avons découvert la sérigraphie à l’école. À l’époque, je n’avais jamais eu dans les mains d’éditions sérigraphiées, c’était très nouveau. Avec Mayumi, nous avons alors décidé de faire un livre en sérigraphie et d’apprendre sur le tas. Nous avons fait notre premier livre en dessinant la nuit et en imprimant le jour. Mayumi avait fait la partie de gauche et moi celle de droite. Nous avons d’abord essayé avec beaucoup de couleurs mais nous nous sommes aperçus qu’avec une palette restreinte, les gens avait presque l’impression que les images n’étaient réalisées que par un seul artiste. Pourtant, nous n’avons pas du tout le même dessin. Mais nous avons une sorte d’âme commune, d’énergie commune. Mais ce serait une erreur de penser que c’est la couleur qui nous rassemble. La gamme chromatique n’a en fait que très peu d’importance. C’est plus une question d’équilibre. Même si nous imprimions un livre dans deux gamme de couleurs très différentes, les éditions paraîtraient similaires. C’est marrant parce qu’on a cette identité que les gens associent souvent à la couleur. Mais on aura beau changer les couleurs, l’équilibre restera le même.

C’est intéressant parce que nous avions l’impression que les couleurs rouge, orange et bleu foncé revenaient souvent, sans vraiment faire attention à l’équilibre que créent ces trois couleurs, ou d’autres, lorsqu’elles sont réunies d’une certaine façon.

C’est vrai que ces trois couleurs là sont des couleurs pivots qui restent des couleurs intéressantes. Mais le bleu foncé, par exemple, est une couleur que nous utilisons seulement depuis un an et demi. Maintenant tout le monde nous associe à ce bleu très profond parce que nous l’avons beaucoup exploité. Là, ces derniers temps, nous avons exploré les fonds gris. C’est quelque chose qu’on n’avait jamais fait avant mais qui nous plaît beaucoup. Mais encore une fois, c’est plus une question d’équilibre. Quand nous étions à l’école, nous avions une contrainte qui venait de l’extérieur et qui était pourtant aussi liée à la couleur. En fait, nous achetions nos papiers chez un marchand de papier qui déstockait. Ils avaient des couleurs de papiers complètement délirantes, qui allaient du brun au jaune fluo, et il fallait réussir à composer avec ces couleurs de fond. C’est comme ça que nous avons commencé à fabriquer nos couleurs.

Comment vous organisez-vous au niveau du dessin, c’est plutôt du dessin à quatre mains, ou une page chacun ?

Il y a un peu de tout. Il y a des dessins à quatre mains, des dessins réalisés seuls. Mais il y a toujours la supervision de l’autre, la validation. Et nous signons à quatre mains. Dans les détails, mais à vrai dire ce n’est pas très important, Countdown, c’est plutôt moi. Tandis que Dessus-dessous, c’est plus Mayumi. On se répartit le travail en fonction du temps, des disponibilités, des envies. Et puis bien sur, la couleur vient unifier le tout. Mais dans ce cas-ci, les deux livres ont aussi la même couleur parce que les dessins se trouvaient sur la même planche.

D’ailleurs, en parlant de ça, dans la série dont font partie Countdown et Dessus-dessous, on retrouve un total de quatre livre imprimés dans un format leporello. Les avez-vous tirés en même temps ? Comment avez-vous conçu le projet ?

La dernière fois, nous avons tiré les quatre en même temps. Nous tirons souvent ces exemplaires là, en les modifiant un peu chaque fois. Parfois c’est très expérimental. Et cette année, nous allons peut-être les refaire en mieux. Il faut savoir que sur ce projet, nous travaillions avec de vieux imprimeurs. Ils ont une très belle imprimerie. Quand nous avons commencé, nous avons pris le parti de faire ces livres à dix euros. Mais vendre des livres en presse typographique, ce n’est normalement pas possible. Par exemple, vous qui possédez la version avec une dorure et un gaufrage sur la couverture, vous devez savoir que ce n’est pas possible de faire un tel objet pour dix euros. Mais nous l’avons fait. D’ailleurs, ce n’est pas tout. Si tu regardes bien le petit livre, chaque couleur est traitée sous forme de dégradé. Par exemple, on passe du bleu au violet, du jaune au orange, du rouge-rose à l’orange,

Oui, ce sont ces petits détails qui ont fait que nous nous sommes intéressés à ce livre en particulier. On remarque d’ailleurs que même le papier choisi (rivoli) est particulier au toucher. Rien n’est laissé au hasard. Et pourtant, le prix reste abordable pour des étudiants comme nous.

Oui, ça a été fait pour ça. Des éditions extraordinaires, il y en a pas mal. Accessibles, il y en a nettement moins.

Ça n’a pas du être facile à concevoir. Qu’est ce qui vous a le plus plu dans ce projet et quelles sont les difficultés que vous avez rencontré lors de la réalisation ?

L’idée, c’était de faire travailler ces vieux imprimeurs. Vu que nous n’avions jamais fait ça, c’était une découverte, mais aussi un risque. On ne savait pas comment ça allait marcher. C’était un investissement en terme d’argent et de temps. Nous ne pouvions pas prévoir le résultat final, nous travaillions avec des gens qui d’habitude font des cartes de visites pour les boulangeries. Un autre gros problème, ce fut la fabrication. Nous ne savions pas comment nous allions faire pour les imprimer en grandes quantités. En faire dix exemplaires, ce n’est pas un souci. Mais le faire diffuser, c’est une folie. Il nous fallait passer du prototypage à l’existence propre du livre. La vraie difficulté, c’était d’arriver à faire exister ces livres et au final, ils se sont même promenés. On en a retrouvé en Corée, au Japon,... c’est incroyable. On en a envoyé par paquets dans des pays qu’on a jamais visité. D’un point de vue pratique, ce fut aussi très compliqué de trouver du bon carton parce que nous n’avions besoin que de faibles quantités. La plupart des gens vendent les cartons à la tonne. Ce sont des petits soucis auxquels nous ne nous étions jamais confrontés, nous qui sommes dessinateurs de formation. Il faut aussi savoir que nous faisions tout dans un rayon de 500 mètres. C’est énormément de petits calculs. Si nous étions passé par un diffuseur, il aurait prit 60%, sachant que pour faire une plaque de deux couleurs, on en a déjà pour 700 euros. C’est une technique plus chère que la sérigraphie. On a mis le pied dans la porte de quelque chose qui ne devrait pas fonctionner, mais ça marche. En fait, personne ne le ferait, c’est trop débile. Ça demande de ne pas compter son temps. Parce que ce n’est pas super rentable, donc c’est très symbolique. Mais nous avons fait exister des livres qui n’étaient pas censés exister. Et ça c’est incroyable.