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1990
Dickinson works, Roni Horn

28.05.2021

Le livre est un espace précieux et bien ambivalent à mes yeux, tant refuge qu’ouverture à l’autre, tant nourricier que dévorateur. Il peut me prêter main forte comme me faire perdre l’équilibre, perdre confiance en ma propre connaissance. Il est si présent que je ne peux l’écarter de mon travail d’artiste. Je sais que je dois l’appréhender en tant que matière plastique au plus près de son ambiguïté, mais comment. J’ai démarré une création au sein d’un livre, choisi pour son titre, où j’ai dessiné, « biffé », et conservé seulement quelques mots pour faire émerger une nouvelle composition écrite. J’ai ressenti une certaine justesse dans ce processus de destruction du livre et de recréation du récit. Pour poursuivre en ce sens, j’ai voulu connaître les artistes ayant déjà exploré une telle voie (1), et notamment découvrir celleux qui auraient été amené.e.s à une œuvre sculpturale. Et ce n’est pas en cherchant que j’ai trouvé, du moins pas directement. Et bizarrement je n’ai posé de conscience sur le chemin qui m’a amené à celle qui répond précisément à ma quête et je ne suis donc plus capable de me remémorer comment Roni Horn et son œuvre à partir de ses « doubles littéraires » se sont présentées à moi. Maintenant qu’elles étaient là, restait à comprendre ce qui fonde le travail de cette artiste protéiforme, « engageant à la fois la forme de l’œuvre plastique, sa virtualité métaphorique, et l’expérience d’une lecture nouvelle, en volume, dans la configuration d’un espace d’exposition ». (2). Pour tenter cette exploration, je me suis concentrée sur les « Dickinson works » de Roni Horn : « Au début des années 1990, Horn produit quatre ensembles sculpturaux, à partir d’une quarantaine de poèmes et de phrases extraites de la correspondance de la poète, Emily Dickinson, enclos dans une enveloppe minimaliste faite de deux matériaux, l’aluminium et le plastique : How Dickinson Stayed Home (1992-1993) ; When Dickinson Shut Her Eyes (1993) ; Untitled (Gun) (1994), et Keys and Cues (1994-1996). La série plus tardive des White Dickinson (2006-2009) sera exclusivement composée de fragments de lettres. À l’exception de l’installation How Dickinson Stayed Home – constituée de 25 éléments cubiques en aluminium et plastique bleu, chacun d’eux portant une lettre typographique, disposés au sol, et formant une phrase de Dickinson définissant sa poétique : MY BUSINESS IS CIRCUMFERENCE –, les autres séries sont faites de barres d’aluminium, d’un gris soyeux, de longueur variable, et appuyées contre les murs d’exposition, incrustées de lettres typographiques en plastique moulé. Noires pour les When Dickinson Shut Her Eyes et les Keys and Cues ; blanches pour les White Dickinson. » (2)

Je suis donc entrain de m’imprégner des photos de ces œuvres, en parallèle, je médite quelques poèmes d’Emily Dickinson en anglais et traduits en français (3), je lis les œuvres d’auteur.es qui ont, comme Roni Horn probablement, été fasciné.e.s par l’œuvre de la poétesse : « Les villes de papier. Une vie d’Emily Dickinson » de Dominique Fortier, « Manifeste incertain 7. Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva. L’immense poésie » de Frédéric Pajak, et « Mon Emily Dickinson » de Susan Howe. A suivre…

Après cette imprégnation, j’ai regardé à nouveau les sculptures de Roni Horn et me suis attachée à voir ce qui pouvait être une correspondance entre le fond de la poésie dickinsoniennen et la forme hornienne. Voici quelques hypothèses que j’ai pu émettre :

4 œuvres fonctionnent avec des facettes (cubes, parallélépipèdes) : une face où le texte se lit à l’endroit, une face où le texte se lit à l’envers, deux faces avec des traits graphiques plus ou moins épais (jonction entre les faces de la lettre). Cet aspect est à rapprocher du fait qu’en poésie, il y a plusieurs « facettes de compréhension », plusieurs interprétations possibles, y compris celle de ne pas vraiment saisir le sens, d’y percevoir un esthétisme sans la signification (ce que peut évoquer les faces avec les traits graphiques).

2 œuvres fonctionnent avec des parallélépipèdes de tailles différentes. La taille représente certainement un enjeu. Par exemple, la sculpture avec inscrit « Faith is Doubt » est de petite taille. Cela est probablement déterminé par la taille de l’extrait choisi mais pas seulement. Cette affirmation « Faith is doubt » peut interroger, faire réfléchir. En la rendant petite, Roni Horn, nous oblige à nous concentrer, à nous rapprocher, pour tenter de lire, pour tenter de comprendre. Autre exemple qui illustrerait cette hypothèse : les tailles différentes des parallélépipèdes lorsqu’une strophe complète est mise en sculpture créent un rythme, une danse. Roni Horn met ainsi en valeur, me semble t il, la particularité de Dickinson de travailler singulièrement le rythme, la ponctuation, la mise en page.

La verticalité de la plupart des œuvres en question m’évoque le lien entre la terre et le ciel. Je ne sais pas encore à quel point l’œuvre d’Emily Dickinson est spirituelle, mais la mort (qui se situe sous terre avec les corps enterrés, et au ciel comme le suggère l’expression connue) y est très présente, pas comme un état (être mort.e), mais comme un mouvement entre-deux (être entrain de mourir, être mourant.e) (4).

Qu’une strophe soit disséminée en plusieurs parallélépipèdes, en plusieurs morceaux peut prendre du sens à l’écoute des commentaires sur le travail de Dickinson : qui « morcelle et en même temps retrouve une unité ».

Les lettres, les vers se retrouvent enfermés dans ces cubes ou ces parallélépipèdes, est-ce une façon de nous faire ressentir la vie de recluse d’Emily Dickinson qui ne sortait pas de chez elle, voire de sa chambre, ou de respecter la forme ramassée de ses poèmes ?

Quant au choix des vers par Roni Horn, je me suis demandée si ce n’était pas ceux qui permettaient le plus d’approcher la vie, l’œuvre d’Emily Dickinson. Par exemple, elle consacre une installation complète à cette déclaration de la poétesse « My business is circumference ». Certains disent qu’elle tournoie autour des mêmes obsessions ou Dominique Fortier écrit à ce propos : « Il est vrai qu’elle semble constamment se tenir en équilibre au bord des choses, puits ou abîme, entre un monde et un autre, à la lisière entre le poème et l’indicible, une pomme dans la main, un pied dans la tombe ». Autre exemple, Roni Horn choisit le vers « I’m nobody ! who are you ? » or n’être personne fut jadis le sort d’Emily Dickinson, à peine publiée de son vivant et absente des essais littéraires, des anthologies pendant si longtemps.

  1. http://www.linflux.com/litterature/reecriture-de-ecriture/
  2. https://awarewomenartists.com/magazine/roni-horn-doubles-litteraires/
  3. Emily Dickinson, poésies complètes, édition bilingue, traduction par Françoise Delphy, Flammarion, 2009
  4. Podcast Une vie une œuvre, Emily Dickinson : une dame en blanc qui nourrit les abeilles, 06/12/2015, France Culture
  5. Dominique Fortier, Les villes de papier. Une vie d’Emily Dickinson, Grasset, 2020
  6. Frédéric Pajak, Manifeste incertain 7. Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva. L’immense poésie, Noir sur Blanc, 2018
  7. Susan Howe, Mon Emily Dickinson, ypsilon editeur, 2007