design research

plateforme de recherches en design graphique, éditorial, multiple…

histoire·s

1957
Le Gekiga

Yoshihiro Tatsumi, Cette ville te tuera (1968-1979), édition cornelius 2015

28.05.2021

Le Gekiga

Cette image est une page provenant d’un manga intitulé Cette ville te tuera écrit et dessiné par Yoshihiro Tatsumi. L’ouvrage est une anthologie regroupant de courtes histoires écrites par l’auteur entre 1968 et 1979. Sur cette page, on nous montre un ouvrier des services sanitaires japonais récolter des excréments dans les égouts afin de les revendre aux paysans pour servir d’engrais (pratique très courante à l’époque).Cependant le protagoniste du récit découvre un bébé mort ayant été jeté aux toilettes pour finir dans les égouts. Le premier élément notable de l’image est évidemment son caractère morbide, cru et froid. L’évènement est traité avec une neutralité glaçante et rien dans la mise en scène ne caractérise réellement l’aspect glauque de la situation.

Ce traitement particulier de la bande dessinée naît d’un besoin pour les mangakas de l’époque de quitter les thèmes et l’esthétique enjoué et enthousiaste généralisé du manga classique et d’aborder des sujets plus pessimistes et subversifs. Le terme, inventé par l’auteur de l’image en question, de gekiga servira à décrire tout manga qui s’inscrit en faux contre les récits utopistes et formalistes préférant mettre en lumière sur les oubliés et les marginaux de la société japonaise d’après-guerre.

Cette mouvance du gekiga prend forme dans un contexte japonais assez tourmenté. À la fin de la seconde guerre mondiale, le Japon, suite à sa capitulation, est occupé par l’armée américaine et doit colmater les dégâts monumentaux du conflit sur son territoire (villes en ruine, faibles récoltes, etc.). Non seulement le Japon est ravagé mais le bouleversement politique qui s’y opère est sans précédent. Le Japon est démilitarisé et est contraint à adopter un nouveau système politique qui prône la souveraineté populaire. L’influence américaine se fait ressentir au niveau politique, économique, social et culturel. La société japonaise se libéralise à outrance, s’urbanise intensément vit un exode rural accéléré.

À la fin des années 50, Tatsumi va se détacher de ses contemporains et de leurs aspirations à décrire un monde naïf et utopiste pour inventer une nouvelle grammaire de la bande dessinée qui mettra en lumière les troubles du monde dans lequel il vit, non seulement les thématiques de ces récits sont plus proches des réalités sociales de l’époque (le monde ouvrier, la mort du désir sexuel, l’hypercapitalisme oppressant, la transformation progressive des villes en mégalopoles oppressantes, etc.) mais toute la grammaire de la narration va aussi changer pour faire corps avec la propos politique de ses œuvres. Il abandonne la narration fluide et vivace du manga pour enfant dont Tezuka est la figure de proue et cherche alors à, plutôt que de falsifier la vérité d’un récit édifiant par la jouissance que procure une action bien mise en scène, montrer le réel par des images fixes et des gros plans, un découpage sobre qui n’esthétise pas la cruauté de ce qui est montré et une narration moins fondée sur les dialogues que sur pertinence du découpage.

Kamimura Kazuo, Maria, 1971-1972

Saitō Takao, Golgo 13, 1968

Sources:

Antoine Crokaert

Travail réalisé dans le cadre du cours d’histoire du livre, illustration et graphisme à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, 2021.