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1407, Christine de Pizan écrivant dans sa chambre

Christine de Pizan écrivant dans sa chambre, 1407

27.05.2022

Christine de Pizan (1364-1430) la première auteure de la littérature française.

Christine de Pizan nait à Venise en 1364, elle est considérée comme la première femme auteure de la littérature française à avoir vécu de sa plume. Fille de Thomas de Pizan, astrologue personnel de Charles V, elle profite d’une protection de la cour. Christine a, dans son enfance, reçu plus d’apprentissage que dans l’éducation donnée aux autres jeunes filles. Son amour pour les études lui a valu de commencer très tôt l’écriture de traités politiques, philosophique et poétiques. Elle fut vite reconnue mais sa vie a été marquée par la mort de Charles V et de son mari Etienne de Castel. Elle choisit de rester une femme indépendante, en d’autres termes de ne pas se remarier et de ne pas rentrer au couvent. De ce fait elle sera critiquée par la cour mais, sans l’aide d’un homme, elle saura gagner sa vie par ses écrits.

Le Livre de la Cité des dames, Christine de Pizan, XVe siècle, sommaire

Une de ses plus grandes œuvres féministes est La Cité des Dames qu’elle réalise entre 1404 et 1405. Il s’agit d’un récit allégorique dans lequel elle exprime son aversion pour les écrits misogynes qu’elle a pu lire, et déplore sa condition de femme. Dans cet ouvrage, dont on peut voir ci-dessus le sommaire, elle écrit d’ailleurs à propos de son enfance : « Ton pere estoit grammairien et philozophe n'estoit pas d'oppinion que femmes vaulsissent pis par sciences, ains de ce que encline te veoit aux lettres, si que tu sces, y prenoit grant plaisir. Mais l'oppinion de ta mere, qui te vouloit occuper de filasses, selon l'usage commun des femmes, fut cause de l'empeschement que ne fus, en ton enfance, plus avant boutée es sciences et plus parfont. ». On comprend que malgré l’éducation poussée que lui a donné son père, elle à quand même souffert de sa place de fille au sein de sa famille. Elle y évoque ensuite l’arrivée de trois envoyés de Dieu ; La Raison, La Droiture et La Justice qui l’aideront à imaginer une cité dans laquelle les femmes seront délivrées des rôles auxquels elles sont assignées et pourront vivre libre et éduquées.

Dans l’introduction de la réédition en Livre de poche de la Cité des Dames, parue en 2021 et rédigée par Thérèse Moreau et Éric Hicks, on peut lire « L’argumentation surprend par sa modernité : Christine de Pizan y aborde le viol, l’égalité des sexes, l’accès des femmes au savoir… La Cité des Dames apparaît comme un ouvrage capital pour l’histoire des femmes et pour la pensée occidentale à l’aube des temps modernes. »

J’ai choisi de m’intéresser à cette image de Christine de Pizan écrivant dans sa chambre (1407) car l’image est tout à fait intrigante. Andrea Hopkins, dans l’ouvrage Six Medieval Women (p.108), décrit l’image selon ces termes :

« Christine écrivant son propre livre dans sa propre chambre, dans l’architecture conventionnelle d’une maison. Tenant un grattoir/ une gomme dans la main gauche et stylo dans la main droite avec son chien à ses peids » (traduction personnelle). En effet, elle est représentée à son bureau, en train d’écrire un manuscrit, un petit chien est à ses pieds. Elle porte une coiffe à corne et est vêtue de bleu, un symbole de force. Christine de Pizan semble sérieuse, concentrée sur son travail, on ressent cette indépendance dont elle fait preuve.

Ce qui est étonnant sur ce dessin c’est le nombre d’ouverture (portes et fenêtres) rendant l’image mystérieuse. Elle a l’air d’être posée au milieu d’une architecture ouverte, comme si elle se trouvait sous un porche. Dans l’histoire, les portes ou les porches symbolisent le passage d’un espace à un autre, la position de l’auteure donne l’impression qu’elle est coupée du monde, dans un autre espace-temps crée par son travail d’écriture, ce qui est fascinant au vu de l’actualité de son travail qui semble traverser les époques. Elle n’est pas assise face à sa table mais face à nous, son regard, lui, est tourné vers le cahier dans lequel elle écrit, comme pour montrer qu’elle s’adresse à nous par le biais de ses mots.

Le chien pose également question ; dans la symbolique de la peinture, il est considéré comme figure de fidélité, mais ayant perdu son mari et la protection de Charles V, cela lui donne surtout à une image casanière, calme mais aussi solitaire. En effet, vers les années 1400, elle se penche vers la poésie savante et écrira plusieurs pièces lyriques rassemblées dans Le Livre des cent ballades. Dans ces poèmes elle prononcera son sentiment isolement en tant que femme veuve et mal vue par la cour du fait de sa décision d’indépendance.

George Sand, lithographie par Alcide-Joseph Lorentz, 1842

Je voudrais rapprocher cette image de Christine de Pizan écrivant dans sa chambre de ce dessin représentant Georges Sand. En effet, je pense que ces deux figures de la littérature française ont beaucoup en commun ; notamment pour leur œuvre prolifique et dans leur combat féministe. De son vrai nom Aurore Dupin, elle est née à Paris en 1804. C’est une écrivaine et journaliste française, active en politique, qui fait scandale en adoptant un style vestimentaire masculin et un le pseudonyme de « Georges Sand » en 1829, qui lui permettra de publier ses écrits.

Sur cette lithographie, qui a été réalisé en 1842 par l’artiste Alcide-Joseph Lorentz, un ami de Georges Sand, elle est habillée en homme, dans sa main gauche : une cigarette l’entourant d’un nuage de fumée. Elle porte des écrits sur l’épaule droite sur lesquels sont inscrit « Chambre des députées » « Chambre des mères ! ». L’image s’intitule « Miroir Drolatique » et en bas on peut lire quelques phrases : « Si de Georges Sand ce portrait, Laisse l’esprit un peu perplexe, C’est que le Génie est abstrait, Et comme on sait n’a pas de sexe. ».

Si j’ai choisi de lier ces deux images, c’est qu’elles représentent des femmes ayant marqué la littérature française par leurs convictions féministes et en bravant les frontières de stéréotypes sociaux liés aux genres. Toutes deux critiquées, elles ont tout de même su faire rentrer leurs noms dans l’histoire et font aujourd’hui parti des figures emblématiques du féminisme et de la lutte pour l’égalité des sexes.

Sources :

Raphaëlle Penaud

Travail réalisé dans le cadre du cours d’histoire du livre, illustration et graphisme à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, 2022.